Turner et Constable : duel et rivalités pour le paysage anglais
Conférence de Fabrice ConanVendredi 6 mars 2026

Fabrice Conan nous emmène à la rencontre de deux géants de la peinture anglaise, deux hommes nés à un an d'écart — Turner en 1775, Constable en 1776 — dont les destins parallèles ont profondément renouvelé l'art du paysage. Car si l'histoire a volontiers dramatisé leur rivalité, la réalité est plus subtile : ces deux-là se fréquentaient, buvaient ensemble, et partageaient, au fond, la même obsession — représenter la force de la nature et ce qu'elle révèle de l'esprit humain.
Leurs origines, pourtant, ne pourraient être plus différentes. Turner est un enfant de Covent Garden, fils d'un barbier londonien, avec son accent cockney bien trempé. Constable, lui, grandit dans le Suffolk, en pleine campagne, et en gardera toute sa vie l'accent et l'âme. Cette différence de milieu marque durablement leur parcours : Turner entre à la Royal Academy à peine âgé de 20 ans, tandis que Constable, venu de la province, devra patienter plus de quinze ans pour y être admis. A leurs caractères opposés correspondent deux modes de vie radicalement différents : Turner, infatigable voyageur — plus de vingt-deux voyages en Europe — restera toujours distant de sa famille. Constable, lui, ne quittera jamais l'Angleterre, sera un père attentionné pour ses sept enfants, et consacrera sa vie à peindre inlassablement sa région natale, la vallée de la Stour.
Turner, Château de Dolbadarn ,1799, Royal Academy of Arts, morceau d’agrément, Bibliothèque nationale du pays de Galles.
Constable, Bateau passant une écluse,1826, Royal Academy of Arts, morceau d’agrément, Photo AMS.
Leurs morceaux de réception à l'Académie nous donnent déjà une première clé de lecture. Regardons le Château de Dolbadarn de Turner : un paysage tourmenté, des masses nuageuses dramatiques, un héritage assumé de Salvatore Rosa et de Rembrandt. Face à lui, vingt-cinq ans plus tard, le Bateau passant une écluse de Constable (1826) : même puissance du paysage, mais ancrée dans le quotidien des hommes, traversée d'une dimension religieuse que signale la silhouette récurrente de l'église de Dedham. Deux visions du monde, déjà, qui s'affirment clairement.
Ce qui réunit pourtant les deux hommes, c'est une même méthode de travail rigoureuse, fondée sur l'observation directe de la nature. Turner remplit des carnets de croquis innombrables lors de ses voyages — conservés à la Tate Britain — comme en témoignent ses études préparatoires au Paysage avec ruisseau (1815). Constable, de son côté, arpente sa campagne natale avec sa chaise pliante et sa boîte de couleurs, punaise ses feuilles sur le couvercle pour peindre directement sur le motif, comme dans sa Vue de Dedham sur le chemin de East Bergholt Church à Flatford. Tous deux constituent ainsi un vaste vocabulaire visuel dans lequel ils puisent ensuite pour élaborer leurs grandes compositions d'atelier.
On a souvent résumé leur opposition en quelques formules commodes : Turner, peintre du feu et de la brume ; Constable, peintre de l'eau et de la campagne. C'est vrai, mais insuffisant. Car si nous observons de près les touches rapides et énergiques de Constable dans Le Moulin de Flatford (1812) ou dans ses études de la Stour (1810) : elles ne sont pas sans rappeler la vivacité de Turner. Inversement, Turner sait faire preuve d'une minutie extrême lorsqu'il le souhaite, comme dans Stangate Creek on the river Medway,( 1823–4) réalisé avec un pinceau à un seul poil d'écureuil. L'opposition est donc réelle, mais les deux artistes se rejoignent dans les profondeurs de leur pratique.
Ce qui les différencie plus fondamentalement, c'est le degré de finition et la nature de leurs ambitions lumineuses. Turner pousse progressivement la dissolution des formes jusqu'aux limites de l'abstraction. Voyons l'Étude pour la composition de paysages de Tivoli (1817) : la sensation lumineuse y prime désormais sur le dessin. Il atteint un sommet avec Lac, Petworth, coucher de soleil (1827), où la lumière surgit littéralement du fond de la composition pour aspirer le regard. Ses grandes compositions historiées — la monumentale Tempête de neige : Hannibal traversant les Alpes (1812), Didon construisant Carthage,(1815) ou encore Le Matin du déluge (1843) — mêlent grandeur épique et réflexion politique à peine voilée sur la chute des empires, Carthage renvoyant à la France napoléonienne avec une transparence remarquable.
Constable, lui, ancre ses tableaux dans une réalité plus lisible, tout en visant une transcendance spirituelle. Son chef-d'œuvre, La Cathédrale de Salisbury depuis les terrains de l'évêque (1823), en est l'illustration parfaite — et l'anecdote qui l'accompagne est savoureuse. L'évêque qui avait passé commande fut tellement déconcerté par les nuages menaçants au-dessus de son église qu'il refusa le tableau et en exigea une version plus lumineuse. Cette seconde version, conservée au Huntington Museum de Los Angeles, le satisfit davantage — mais elle a perdu quelque chose d'essentiel. On ne fait pas des chefs-d'œuvre sur commande. Ses Études de nuages depuis Hampstead, sont nourries des travaux du météorologue Luke Howard.
Leur influence respective fut immense. Delacroix salua Constable comme « le père fondateur de notre école de paysage », reconnaissant dans sa touche fragmentée le germe de l'école de Barbizon. Turner, de son côté, préfigure avec une clarté troublante l'impressionnisme, notamment dans ses dernières œuvres de plus en plus vaporeuses, comme le Lever de soleil à Norham Castle. Monet, Renoir, Pissarro — tous leur doivent quelque chose.
Rivaux en apparence, donc, mais en réalité deux façons complémentaires d'arracher à la nature anglaise ses secrets lumineux et spirituels et d'inventer, ce faisant, une bonne partie de la peinture moderne. Ce n'est pas rien, pour deux hommes qui aimaient, après tout, finir la soirée ensemble.
Pour aller plus loin :
• Exposition à la Tate Britain Turner & Constable Rivals & Originals
• Beaux arts magazine Rivalité entre artistes. Ép. 2 : Turner et Constable, duel à l’anglaise
• Le jour où Turner a explosé Constable, article de Léon Mychkine
• La rivalité entre les peintres Turner et Constable , radio France







