Le Paris des Modernes 1905-1925
Conférence de Pascale LépinasseVendredi 3 avril 2026

• La modernité artistique au début du XXe siècle
En ouverture, la conférencière Pascale Lepinasse convoque Baudelaire pour définir la modernité comme « le transitoire, le fugitif ». C'est dans cet esprit que les artistes du début du XXe siècle cherchent à traduire l'expérience sensorielle d'un monde urbain en accélération, à travers un vocabulaire plastique entièrement renouvelé : couleurs, lumière, mouvement, vitesse.
Delaunay, La Ville de Paris, 1912, Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris,domaine public,Wikimedia commons.
• Robert Delaunay, emblème de la modernité picturale
La conférence s'ouvre sur Robert Delaunay, présenté comme le peintre de la vie moderne par excellence. Parti du fauvisme, puis influencé par Cézanne, il déconstruit progressivement la grille cubiste pour libérer la couleur. Son grand tableau La Ville de Paris juxtapose vue urbaine, Tour Eiffel et les Trois Grâces inspirées de Pompéi, dans un télescopage de références qui traduit l'effervescence de l'époque. Insatisfait de ce résultat qu'il juge trop saccadé, il se tourne vers le thème de la fenêtre, hérité de Matisse, pour faire circuler librement la lumière sur toute la surface de la toile.
Son ami Guillaume Apollinaire baptise son style l'orphisme : une peinture sonore, fondée sur les contrastes simultanés entre tons chauds et froids, que Delaunay appelle lui-même le « simultanéisme ». La couleur devient à la fois forme et sujet, affranchie de toute narration. Ses séries de fenêtres puis de formes circulaires font de lui l'un des pionniers de l'art abstrait, aux côtés de Mondrian, Kandinsky, Klee et Malevitch.
Son tableau manifeste, L'Équipe de Cardiff (1913) synthétise toutes ses ambitions. Sur une toile monumentale, il rassemble les icônes de la modernité — biplan, Tour Eiffel, grande roue, affiche publicitaire Astra, sport collectif — puisées dans les cartes postales et les magazines illustrés de l'époque, notamment La Vie au grand air. Il inscrit son propre nom sur la toile à la place d'une enseigne commerciale, faisant de sa signature une marque, un label de modernité. Son Hommage à Blériot (1914) pousse encore plus loin cette obsession du mouvement giratoire et de la submersion sensorielle propre à la vie urbaine.
Delaunay, L'Équipe de Cardiff, 1913, Musée National
d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris Photo AMS.
Giacomo Balla, Fillette courant sur un balcon, 1912, Museo del Novecento à Milan. Photo AMS.
• Le futurisme : dynamisme et succession du mouvement
Face aux cubistes, qui cherchent à embrasser un sujet sous tous ses angles simultanément, les futuristes italiens privilégient la succession du mouvement, la réalité en devenir. Giacomo Balla décompose en séquences la course d'une fillette, créant un papillotage optique qui dissout le corps dans le rythme ( Fillette courant sur un balcon ) . Luigi Russolo réduit l'automobile à une silhouette pour mieux peindre la vitesse elle-même, ses ondes sonores et ses vibrations énergétiques. Umberto Boccioni va jusqu'à faire interpénétrer les formes pour représenter la fusion totale de l'énergie et de la matière. Derrière cette esthétique se cache une idéologie : le vitalisme, le culte de l'homme nouveau, du surhomme — une vision qui conduira nombre de futuristes vers le fascisme.
• Fernand Léger : poétique du machinisme
Fernand Léger élabore de son côté une poétique de la mécanique. Il traite la figure humaine en cylindres et en ovales — ce qu'on appellera le « tubisme » —, conférant aux corps une densité métallique, vision positive d'un homme nouveau moins vulnérable. Sa représentation de la ville moderne est fragmentée, condensée, vue depuis un être en mouvement perpétuel, comme depuis un métro aérien. Il intègre typographie, affiches et signalétique urbaine dans ses compositions, adoptant l'efficacité visuelle immédiate de la publicité et des panneaux de signalisation, véritable « espéranto visuel » de la modernité. (Le Remorqueur)
• L'école de Paris et les Années folles
Après la Première Guerre mondiale, Paris devient un creuset cosmopolite extraordinaire. Le critique André Warnod forge en 1925 l'expression école de Paris pour désigner cette avant-garde composite, sans maître ni dogme, composée d'artistes français et surtout étrangers dont beaucoup fuient les persécutions en Europe de l'Est.
Modigliani remet à l'honneur le portrait en rompant les codes académiques, il s’agit pour lui de coller au plus près à la fois à la subjectivité du modèle et à sa propre subjectivité. Il aime à portraiturer ses amis Moïse Kisling, Picasso, Juan Gris visages-masques, yeux sans pupilles, cou de cygne étiré, influence des masques africains et de la sculpture antique . Il révolutionne aussi le nu en provoquant le scandale. Soutine, son compagnon de misère, lui est aux antipodes : touche épaisse et convulsive, déformations émotionnelles, instabilité radicale de la matière picturale, qui en fait un précurseur de l'expressionnisme abstrait américain à l’image du Groom, peint en 1925 .
Modigliani, Portraits, Moïse Kisling, 1915, Milan, Picasso, 1915, coll. privée, Juan Gris, 1915, Metropolitan Museum of Art, New York, Chaïm Soutine, 1916, coll. privée Paris Photo AMS.
Les Années folles voient aussi émerger la figure de la garçonne, incarnée par Tamara de Lempicka, femme émancipée et androgyne, icône de l'art déco telle qu’elle se représente dans Mon portrait ou Tamara dans une Bugatti verte . Le jazz, les dancings, la danse inspirent Sonia Delaunay et Gino Severini. Foujita synthétise graphisme japonais et liberté matissienne dans ses nus nacrés. Van Dongen invente le portrait mondain féminin, sulfureux et monumental.
• Conclusion : l'Exposition des arts décoratifs de 1925
La conférence s'achève sur l'Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, véritable apothéose de l'esthétique moderne. Le pavillon de Mallet-Stevens incarne l'architecture moderniste dépouillée d'ornements. Delaunay y peint La Ville de Paris, la femme et la tour Eiffel, la Tour Eiffel mesure plus de quatre mètres, ultime synthèse entre couleur, mouvement et modernité urbaine — un symbole de la volonté de rupture et d'adaptation aux nouvelles conditions du monde qui aura traversé toute cette période foisonnante.(photo 8)
Delaunay, La Ville de Paris, la Femme et la Tour Eiffel, 1926 Photo AMS.
Pour aller plus loin :
Deux ouvrages à se procurer directement auprès de Pascale Lespinasse :
- Comprendre l’Art Moderne (1), des Impressionnistes aux Avant-Gardes, Pascale Lespinasse
- Comprendre l’Art Moderne (2), L’Art Contemporain : les courants picturaux poste 1945, Pascale Lespinasse







