Le surréalisme
Conférence de Cendrine Vivier, historienne de l'artVendredi 22 mai 2026

La conférence de Cendrine Vivier est consacrée au surréalisme, mouvement qu’elle présente comme particulièrement complexe et difficile à circonscrire. Elle rappelle que sa date de naissance est généralement fixée à 1924, année de publication du Manifeste du surréalisme par André Breton. Quant à sa fin, elle demeure plus incertaine, même si un article publié dans Le Monde en 1969 en annonce la disparition. La conférencière souligne que le surréalisme a été la plus longue des avant-gardes et qu’il n’a cessé de se réinventer au fil de son histoire, malgré les divergences et les antagonismes entre ses membres.
Pour comprendre le mouvement, elle revient d’abord sur ses principales influences. Parmi elles figure le dadaïsme, représenté notamment par ses deux fondateurs, Hugo Ball et Tristan Tzara. Comme lui, le surréalisme est d’abord un mouvement littéraire. Les dadaïstes remettent profondément en question les valeurs de leur époque, refusent de croire au progrès et prônent une forme de rupture avec les idéaux de beauté, de culture ou de raffinement intellectuel. Cette volonté de remise en cause constitue l’un des héritages essentiels transmis au surréalisme.
Les Champs magnétiques, publié en 1919 par André Breton et Philippe Soupault est un autre texte fondateur. L’ouvrage est rédigé selon le principe de l’écriture automatique. Cette méthode consiste à écrire sans sujet préconçu et sans contrôle de la raison afin de permettre à l’inconscient de s’exprimer directement. La recherche de l’inconscient devient ainsi l’une des préoccupations majeures du surréalisme.
Cendrine Vivier évoque ensuite plusieurs figures qui ont préparé ou accompagné le mouvement. Marcel Duchamp occupe une place importante par son esprit de contestation et ses célèbres « ready-made ». Elle rappelle également l’existence de son double féminin, Rrose Sélavy, qui se lit “Eros c'est la vie”. Cette figure de Rrose Sélavy joue un rôle important dans l’imaginaire surréaliste et sera reprise par Robert Desnos. Duchamp non seulement expose avec les surréalistes mais réalise aussi la scénographie de l’exposition surréaliste de 1938.
Hannah Höch, une autre figure tutélaire est également mentionnée pour ses photomontages et ses collages, ainsi que pour son rôle singulier de seule femme participant aux manifestations Dada.
Man Ray, Rrose Sélavy (Marcel Duchamp), 1921, photographies, Philadelphia Museum of Art. Photo AMS.
André Breton apparaît comme le principal théoricien du surréalisme. La conférencière rappelle qu’il a fait des études de médecine et qu’il est confronté, pendant la Première Guerre mondiale, aux blessés dont les souffrances psychiques ne peuvent être soignées par les seuls traitements physiques. Cette expérience constitue un élément important dans la formation de sa pensée. Le Manifeste du surréalisme définit le mouvement comme un « automatisme psychique pur » visant à exprimer le fonctionnement réel de la pensée sans contrôle de la raison et en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Cette définition demeure l’une des références essentielles pour comprendre le surréalisme.
Giorgio de Chirico, Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire, 1914, Centre Pompidou. Photo AMS.
Parmi les artistes qui influencent profondément Breton, Giorgio de Chirico occupe une place centrale. Son Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire illustre l’idée, très présente chez les surréalistes, selon laquelle l’artiste possède une capacité visionnaire. Cette œuvre réalisée en 1914 montre le poète avec un pansement sur la tempe, or en 1916 c’est précisément à la tempe qu’il sera blessé. La même idée apparaît dans le cas de Victor Brauner, dont un autoportrait semble annoncer l’accident qui lui fera perdre un œil plusieurs années plus tard.
Cendrine Vivier s’attache ensuite à consacrer un focus à Joan Miró. Né en Catalogne, il découvre les avant-gardes grâce aux revues qui circulent à Barcelone avant de s’installer à Paris. Ses premières œuvres, comme La Ferme, témoignent d’une période dite détailliste, caractérisée par une attention extrême aux détails (on voit bien Mont-Roig, son église, le village mais aussi l’âne, le potager…) et au monde rural catalan. Après son arrivée à Paris, sa peinture évolue profondément. Avec Le Carnaval d’Arlequin, il crée un univers peuplé de formes étranges, d’animaux et de créatures difficiles à identifier, un monde à la Jérôme Bosch. Miró explique avoir réalisé certaines de ces œuvres dans un état proche de l’hallucination provoquée par la faim. L’inconscient, les rêves et les états modifiés de conscience jouent alors un rôle essentiel dans son travail. Plus tard, les séries des Constellations témoignent de son intérêt pour les astres, la musique et la poésie. La conférencière insiste également sur sa capacité à se réinventer tout au long de sa carrière, depuis ses œuvres minutieuses jusqu’aux grands formats épurés comme Bleu I, Bleu II, Bleu III.
Salvador Dalí est une autre figure majeure du surréalisme. Né à Figueras en 1904, il développe une œuvre fortement marquée par les théories de Freud. Ses tableaux explorent les rêves, les pulsions sexuelles, la mort, la décomposition et les transformations du corps. Cendrine Vivier souligne la finesse exceptionnelle de sa technique picturale. Dans des œuvres comme Petites cendres, Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grenade une seconde avant l’éveil ou La Persistance de la mémoire, Dalí cherche à représenter les mécanismes du rêve et les associations spontanées d’images. Les célèbres montres molles de La Persistance de la mémoire lui seraient venues à l’esprit en observant un camembert qui fondait. Plus tard, il s’intéresse également à la physique quantique et à la théorie de la relativité, comme en témoigne La Désintégration de la persistance de la mémoire. La conférencière insiste aussi sur le caractère visionnaire de certaines œuvres comme Construction molle aux haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile).
René Magritte représente un autre visage du surréalisme. Sa peinture se caractérise par une réflexion constante sur les images, les mots et la perception. Influencé par Giorgio de Chirico, il cherche à provoquer l’étrangeté en rapprochant des éléments inattendus. Des œuvres comme La Clairvoyance , Les Vacances de Hegel ou La Condition humaine illustrent cette démarche. Son tableau le plus célèbre, La Trahison des images, rappelle qu’une image n’est pas la chose qu’elle représente. Pour Magritte, la peinture constitue aussi une forme de réflexion philosophique.
Salvador Dalí, La Désintégration de la persistance de la mémoire,1954, Salvador Dali Museum St. Petersburg (Floride), Photo AMS.
La conférencière convoque également d’autres artistes importants comme Dora Maar, dont les photomontages reposent sur le rapprochement d’éléments hétérogènes, Yves Tanguy, Max Ernst, Dorothea Tanning, Eileen Agar, Ithell Colquhoun ou encore Remedios Varo. Tous témoignent de la diversité du mouvement et de la richesse de ses formes d’expression.
Enfin, plusieurs caractéristiques fondamentales du surréalisme sont mises en évidence : le recours à l’inconscient, l’importance du rêve, le refus du contrôle de la raison, le rôle du hasard objectif, le goût pour l’incongruité, les rapprochements inattendus d’objets ou d’images, l’usage du collage, du photomontage et du cadavre exquis. À travers ces procédés, les surréalistes cherchent à faire surgir d’autres formes de pensée et de création.
La conférence s’achève sur les photographies de Brassaï, qui montrent comment un simple regard posé différemment sur la réalité peut suffire à produire une vision poétique du monde. Pour Cendrine Vivier, cette capacité à regarder autrement constitue peut-être l’un des héritages les plus durables du surréalisme.
Brassaï, Vue nocturne de Notre-Dame sur Paris et la tour Saint-Jacques, 1933, Musée d’Art Moderne, Paris . Photo AMS.







