La tapisserie de Bayeux
Actualité d’une broderie entre histoire et fils à retordre...Conférence de Fabrice Conan, historien de l’art
Vendredi 2 octobre 2026

Encore une belle soirée au Gallia avec la conférence de Fabrice Conan sur la tapisserie de Bayeux dont il a présenté une analyse passionnante, mêlant humour et érudition.
Une œuvre exceptionnelle et mystérieuse.
La présentation de la tapisserie de Bayeux au British museum a mis cette broderie sous les feux de l’actualité. Cet ouvrage exceptionnel est traditionnellement désigné sous le nom de « tapisserie »; cette appellation, attestée dans les inventaires depuis la Renaissance, est impropre. Il s’agit en réalité d’une broderie réalisée avec des fils de coton d’une dizaine de couleurs différentes sur une bande de lin mesurant près de 70 mètres de long et entre 48 et 51 centimètres de haut.
Plusieurs mystères entourent encore sa réalisation. Qui en est le commanditaire ? S’agit-il d’Odon, le frère de Guillaume le Conquérant ? Où a-t-elle été réalisée ? L’hypothèse d’une réalisation en Angleterre, dans le Kent, est privilégiée. Les circonstances de son arrivée en France restent également incertaines. Elle aurait notamment pu être offerte par le roi Charles VI au duc de Bourgogne, dans un contexte de rapprochement entre l’Angleterre et la Bourgogne. La broderie aurait été réalisée dans les années 1070 et 1080, après le couronnement de Guillaume en 1066. Sa présence à la cathédrale de Bayeux est attestée par un inventaire de 1476.
Au fil du temps, cette œuvre a subi de nombreuses transformations. Son état actuel témoigne de sa fragilité : on observe des traces d’usure, des restaurations, des parties manquantes, des changements de tissu et des fils repris. Au XIXe siècle, on a constaté que certaines restaurations étaient très anciennes. Elles pourraient même avoir été réalisées une quarantaine d’années seulement après sa création. La conservation de la tapisserie constitue donc un enjeu majeur, d’autant que ses déplacements et ses manipulations peuvent entraîner des dégradations.
Un récit politique au service de Guillaume le Conquérant
La tapisserie raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Il ne s’agit pas d’un simple récit historique : l’œuvre construit une interprétation politique des événements et cherche à légitimer la prise de pouvoir de Guillaume.
Le récit se déploie en 58 scènes accompagnées d’inscriptions latines qui expliquent ou commentent les événements représentés.
Quatre personnages occupent une place essentielle : Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre ; Harold Godwinson, comte de Wessex ; Guillaume, duc de Normandie ; et Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume et évêque de Bayeux. Ils se distinguent notamment par leur apparence et leurs attributs. Les Anglo-Saxons portent généralement la moustache et les cheveux longs, tandis que les Normands sont représentés avec les cheveux courts et le visage rasé. Odon est reconnaissable à sa tonsure, qui rappelle sa fonction ecclésiastique. Les armes constituent également des indices distinctifs : les Français sont représentés avec une épée levée et les Anglais avec une hache.
Du serment d’Harold à la conquête de l’Angleterre
Le récit commence avec Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre de 1042 à 1066. Celui-ci charge Harold de se rendre auprès de son cousin Guillaume, en Normandie, pour lui annoncer qu’il le désigne comme héritier du royaume. Harold prête alors serment à Guillaume sur des reliques sacrées. (photo 1). La présence de créatures étranges et de chimères y soulignent la duplicité attribuée à Harold. A la mort d’Édouard, Harold se fait couronner roi d’Angleterre. Les scènes 29 à 31 (photo 2) présentent cet acte comme une trahison du serment prêté à Guillaume. Plusieurs détails mettent en relief cette interprétation. La couronne et le sceptre représentés ne sont pas ceux d’Édouard, ce qui peut s'expliquer par la coutume selon laquelle les rois étaient ensevelis avec leurs regalia, c’est-à-dire leurs insignes royaux. D’autres signes annoncent un changement politique. Plusieurs personnages observent une étoile, interprétée comme la comète de Halley, considérée comme un présage. Le roi est également représenté dans un palais fortifié ce qui montre qu’il ne se sent pas en sécurité. L'invasion normande apparaît donc comme une réponse légitime à la trahison d’Harold, et non comme une simple conquête par la force.
Scène 23, Harold prête serment à Guillaume, duc de Normandie, sur deux reliquaires, via Wikimedia Commons. Domaine public.
Lorsque Guillaume apprend le couronnement d’Harold roi, il prépare l’invasion. Les scènes suivantes montrent le rassemblement des hommes, la constitution d’une flotte et la préparation du matériel, avec le soutien d’alliés, notamment les Bretons et les Flamands. La broderie fournit de nombreux détails sur la préparation de l’expédition : abattage des arbres, construction et calfatage des navires, chargement des bateaux, transport des cottes de mailles et des provisions. Elle témoigne ainsi de l’organisation matérielle d’une opération militaire de grande ampleur. Les deux armées s’affrontent à Hastings en octobre. Plusieurs scènes illustrent la violence de la bataille : des chevaux tombent, des corps jonchent le sol et certains combattants sont décapités.
Scène 35, le duc Guillaume ordonnant la construction de navires pour préparer l'invasion de l'Angleterre, via Wikimedia Commons. Domaine public.
La tapisserie s’achève sur la mort d’Harold. La fin du récit a cependant disparu. Il est plausible que la partie manquante ait représenté le couronnement de Guillaume, ce qui aurait fait écho à celui d’Édouard.
Un témoignage précieux sur la société du XIe siècle
Au-delà du récit politique, la tapisserie constitue une source documentaire remarquable sur la société médiévale. Ses représentations renseignent sur la vie quotidienne, les pratiques agricoles, les activités seigneuriales et l’équipement militaire.
Les bordures de la broderie comportent des animaux issus notamment des fables d’Ésope. Certaines représentations ont une fonction décorative, tandis que d’autres apportent des informations complémentaires sur le récit ou sur le déroulement des saisons. Des signes du zodiaque et des scènes liées aux activités agricoles figurent ainsi dans les bordures. Les travaux des champs occupent une place intéressante. Une partie du récit se déroulant au printemps, des scènes de semailles sont représentées dans la partie inférieure de la broderie. On y voit notamment un paysan utilisant une herse tirée par un cheval. Cette scène est particulièrement remarquable dans l’iconographie médiévale car c'est la première fois qu’une herse est représentée .La tapisserie renseigne également sur l’équipement militaire. Les soldats portent des casques pointus, une forme qui apparaît au début du XIe siècle des deux côtés de la Manche. Les représentations des personnages de pouvoir livrent elles aussi des informations sur les signes de prestige. Lorsque Guillaume est assis sur son trône, un petit repose-pied souligne sa dignité. La chasse au faucon figure parmi les activités seigneuriales représentées.
Scène 53, la bataille d’Hasting, violence de l’affrontement entre Français et Anglais, via Wikimedia Commons. Domaine public.
• Explorer la tapisserie de Bayeux : vous pourrez admirer la tapisserie vignette par vignette
• Site du musée de Bayeux : une foule de renseignements sur la tapisserie
• Conférence de D. Barthélémy, spécialiste de l’histoire de la France capétienne, de la société féodale, des récits de miracles et de la chevalerie.
• ARTE : 4minutes pour présenter la tapisserie et son déplacement à Londres
• La Tapisserie de Bayeux par Pierre Bouet et François Neveux,Éditions Ouest-France
• La Tapisserie de Bayeux : Une découverte pas à pas par Sylvette Lemagnen (OREP Éditions)
• La Tapisserie de Bayeux. L'art de broder l'Histoire (Presses universitaires de Caen) : Édité par Pierre Bouet, Brian Levy et François Neveux






