Montmartre et ses artistes
Conférence de Christophe Arnaud, historien et graphisteVendredi 9 janvier 2026
Christophe Arnaud ouvre sa conférence par une anecdote rapportée par Jean Renoir dans Renoir, mon père, évoquant l’installation de Pierre Auguste Renoir à Montmartre, rue Cortot. Le peintre y découvre un quartier encore semi-rural, populaire et vivant. Une agression nocturne avortée, grâce à sa reconnaissance par des rôdeurs familiers de son modèle Angèle, révèle la sociabilité particulière du lieu, faite de dangers mais aussi de solidarités. Renoir s’immerge pleinement dans ce Montmartre préservé du pittoresque touristique, peuplé de petits bourgeois, d’ouvriers et de cultivateurs. Le Moulin de la Galette, simple hangar autour de deux moulins désaffectés, devient un lieu emblématique de cette sociabilité populaire que Renoir immortalise dans Le Bal du moulin de la Galette (1876).
À partir de cet extrait biographique, le conférencier propose une exploration du Montmartre de 1870 à 1914, période de profondes mutations. Renoir, installé sur la Butte dès 1873 et la quittant en 1908, traverse deux âges du monde : celui des fiacres et celui de l’automobile, des omnibus et du métro. Contrairement à l’image figée et nostalgique souvent associée à Montmartre, le quartier est alors en perpétuel mouvement. L’appellation même de Montmartre recouvre plusieurs réalités : la Butte, les boulevards extérieurs, la Goutte d’Or, les Batignolles. Le parcours proposé suit la ligne de fracture entre ces mondes, depuis Barbès jusqu’à la place de Clichy, opposant le Montmartre des plaisirs nocturnes à celui du labeur, de la misère et des coulisses sociales.
Cette opposition reste cependant réductrice. Montmartre est un lieu de superpositions constantes : nuit et jour, plaisir et travail, bohème et pauvreté, religion et anarchisme. C’est là que se construit le mythe d’un territoire de liberté et d’avant-garde artistique. L’histoire urbaine y joue un rôle central : le mur des Fermiers généraux, les fortifications, puis l’annexion de 1860 transforment Paris et intègrent Montmartre à la capitale. La démolition de l’octroi, l’urbanisation haussmannienne et l’exploitation du gypse modifient radicalement le paysage. La campagne disparaît peu à peu, malgré la persistance du village, du maquis et des pentes trop instables pour être bâties.
Autour du Sacré-Cœur, dont la construction débute en 1875, la Butte conserve des terrains vagues, des vignes, des jardins et des moulins. Ces espaces attirent artistes et promeneurs. Les moulins deviennent des lieux de guinguette, où l’on danse, boit et observe Paris. Le Bal du Moulin de la Galette, peint par Renoir, incarne cette sociabilité populaire.
En contrebas, le faubourg de la Chapelle et la Goutte d’Or offrent un tout autre visage : celui du monde ouvrier décrit par Zola dans L’Assommoir, marqué par l’alcoolisme, la fatigue, la violence sociale et la précarité. Cette réalité sociale est également saisie par Edgar Degas dans L’Absinthe et Manet, La Prune.
Christophe Arnaud s’attarde longuement sur les figures du travail urbain : ouvriers du bâtiment venus du Limousin et de la Creuse, blanchisseuses, repasseuses, couturières, grisettes et midinettes. Les femmes occupent une place centrale dans cette économie fragile, soumises à des cadences épuisantes, à la misère salariale et au risque constant de la déchéance. La prostitution apparaît souvent comme une nécessité économique. La tuberculose, la syphilis et l’insalubrité frappent durement ces populations, tandis que les asiles de nuit et les soupes populaires tentent d’apporter un maigre secours. Degas, Henri de Toulouse Lautrec, Steinlen donnent à voir sans complaisance ces existences harassées.
Photographie d’Eugène Atget, les Marchandes de mouron, 1900 , BnF, Les Types de Paris, dessins de Raffaelli, Photo AMS
Parallèlement, le boulevard devient un espace de spectacle permanent. Petits métiers, marchands ambulants, chanteurs des rues, journaux à grand tirage et affiches colorées envahissent l’espace public. L’essor de la presse illustrée, de la publicité et des grands magasins comme Dufayel marque l’entrée dans la société de consommation. Les artistes — Steinlen, Lautrec, Mucha, Cappiello — investissent la rue comme support visuel, tandis que les cafés, cabarets et bals deviennent des incubateurs artistiques.
La nuit, Montmartre se transforme en capitale du plaisir. Cabarets, cafés-concerts, cirques, fêtes foraines et maisons closes attirent une clientèle cosmopolite. Le French Cancan, né à l’Élysée Montmartre puis consacré au Moulin Rouge, est incarné par des figures mythiques telles que La Goulue ou Valentin le Désossé, souvent représentées par Toulouse Lautrec. Les cirques, notamment le cirque Fernando puis le cirque Medrano, fascinent les peintres : Renoir, Degas, Lautrec, Ibels ou encore Fernand Pelez y puisent des sujets, tout comme Pablo Picasso durant sa période rose avec La Famille de saltimbanques.
Toulouse-Lautrec – Affiche À l’Elysée Montmartre et La Goulue à l’Elysée-Montmartre 1888, collection privée. Photo AMS
Christophe Arnaud montre comment Montmartre devient un haut lieu de la culture de masse.
Le Chat Noir de Rodolphe Salis symbolise la récupération de l’avant-garde artistique par l’industrie du spectacle. Affichistes et illustrateurs comme Steinlen ou Salis, chansonniers tels Aristide Bruant et Yvette Guilbert, poètes et humoristes s’y côtoient.
Le théâtre d’ombres du Chat Noir annonce le cinéma, tandis que la transformation de l’ Hippodrome en salle Gaumont, futur plus grand cinéma du monde, marque le passage définitif à la société du spectacle.
De la peinture à la pellicule, de Renoir à Jean Renoir, Montmartre apparaît ainsi comme le laboratoire d’un monde moderne où se croisent peintres, écrivains, artistes de cirque et de cabaret.
Pour aller plus loin :
- PARIS-MONTMARTRE. les artistes et les lieux 1860-1920 Christian Parisot et Sylvie Buisson 1996, éditeur Pierre Terrail
- Montmartre vu par les peintres – A. Chazelles 1987 Editions Vilo
- Montmartre: les lieux de légende-Olivier Renault, 2015
- Sur les traces des artistes de Montmartre en 10 lieux mythiques- Beaux arts magazine









