Les femmes pionnières de la photographie
La liberté de créerpar Pascale Lepinasse
Vendredi 10 octobre 2025
Entre modernité et émancipation : l’aventure des photographes du XXᵉ siècle
Le temps d’une conférence, un panorama fascinant s’est dessiné : celui des femmes photographes du début du XXᵉ siècle, créatrices audacieuses qui ont su transformer un médium jeune en terrain d’expérimentation et d’émancipation. Pascale Lépinasse a rappelé d’emblée que la photographie, inventée en 1839, n’avait pas encore, à cette époque, de tradition académique. C’était un art neuf, libre des codes et des hiérarchies qui, depuis des siècles, régissaient la peinture. Cette absence de contraintes a permis à de nombreuses femmes d’y trouver un espace d’expression affranchi des discriminations qui pesaient encore sur les écoles d’art. À l’aube du XXᵉ siècle, ces artistes ne sont plus de simples amatrices. Elles dirigent des studios, fondent des écoles, publient dans de grands magazines et participent à des expositions internationales. Professionnelles aguerries, elles façonnent les codes de la photographie moderne. À travers leurs objectifs, elles inventent de nouveaux langages visuels et contribuent à redéfinir la place des femmes dans le monde artistique.
Les avant-gardes et l’esprit d’expérimentation
Ces pionnières s’inscrivent pleinement dans les avant-gardes de leur temps. Influencées par le cubisme, le constructivisme ou le surréalisme, elles s’emparent de procédés inédits : photogrammes, solarisations, macrophotographies ou jeux de lumière. La conférencière évoque avec enthousiasme cette période d’audace où la technique se fait poétique : obtenir une image sans appareil, transformer une ombre en dessin, faire du réel une abstraction.
Parmi ces femmes, certaines deviennent des figures emblématiques. Margaret Bourke-White photographie les gratte-ciel américains pour Life, Lee Miller passe de mannequin à photographe pour Vogue, et Gerda Taro immortalise les combats de la guerre d’Espagne. Toutes partagent un même regard neuf sur le monde et un courage indéniable.
Laure Albin Guillot : de la tradition au modernisme
La première grande figure présentée est Laure Albin Guillot, artiste à la carrière exemplaire. Elle débute dans le pictorialisme, courant qui cherche à rapprocher la photographie de la peinture par des cadrages soignés et des effets de flou. Mais très vite, elle s’en détache pour explorer la voie de la modernité. Elle expérimente la solarisation, photographie des détails microscopiques de cellules et de cristaux, qu’elle réunit dans un ouvrage novateur, Micrographie décorative (1931). Femme engagée, elle fonde la Société des artistes photographes, milite pour la reconnaissance du médium et participe à l’Exposition internationale de 1937. Son œuvre conjugue rigueur scientifique et poésie visuelle, comme en témoignent ses micrographies abstraites. Laure Albin Guillot fut également l’une des rares artistes à oser représenter le nu masculin, sujet audacieux à son époque, qu’elle traite avec une modernité et une pudeur maîtrisées. Elle illustre en particulier la Cantate du Narcisse, de Paul Valéry. Véritable passeuse entre deux générations, elle incarne la transition entre la photographie artistique du XIXᵉ siècle et la photographie moderne.
Florence Henri : la géométrie et le miroir
Vient ensuite Florence Henri, artiste cosmopolite formée au Bauhaus, haut lieu des avant-gardes européennes. Peintre et pianiste avant d’être photographe, elle applique à la photographie les principes du constructivisme : rigueur géométrique, jeux de plans et d’ombres, exploration des reflets. Les miroirs deviennent son instrument de prédilection. Ils dédoublent les visages, démultiplient les perspectives et créent des compositions où l’artiste se met souvent elle-même en scène. comme dans Double portrait . Ses autoportraits, d’une modernité saisissante, montrent une femme libre, les cheveux courts, posant avec assurance dans un univers d’objets abstraits. Florence Henri pratique également la photographie publicitaire, notamment pour les parfums Lanvin. Elle y transpose les codes de l’avant-garde dans un langage visuel efficace et raffiné. Ses images épurées, où le réel devient motif, lui valent d’être reconnue comme l’une des premières photographes abstraites de la modernité.
Germaine Krull : la modernité industrielle
Pascale Lépinasse évoque ensuite Germaine Krull, figure audacieuse au parcours mouvementé.Révolutionnaire à ses débuts, expulsée d’Allemagne, elle trouve à Paris un terrain fertile pour son art. Fascinée par la ville moderne, elle photographie ponts, grues et structures métalliques sous des angles vertigineux. En 1928, elle publie Métal, un recueil devenu manifeste de la « Nouvelle Vision ». Ses contre-plongées et ses cadrages fragmentés révèlent la beauté abstraite des constructions industrielles. Mais derrière cette rigueur, Germaine Krull conserve un regard profondément humain. Elle photographie aussi les rues populaires, les marginaux, les forains. Son œuvre conjugue modernité technique et sensibilité sociale, témoignant d’une même attention au réel sous toutes ses formes.
Lisette Model : regards sans fard sur la société
Plus tard, Lisette Model, élève de Florence Henri, apporte un ton nouveau. Sur la Côte d’Azur des années 30, elle photographie la bourgeoisie oisive avec un regard incisif : ses portraits frontaux, parfois impitoyables, démasquent les vanités d’une classe sûre d’elle-même. Installée ensuite à New York, elle capte la vie trépidante des rues, les vitrines, les reflets et les passants dans un style direct et sans artifice : elle réalise des clichés de gens qui courent,en extrayant ces jambes de la foule. Ses images, empreintes d’humanité mais dénuées de complaisance, annoncent la photographie humaniste d’après-guerre. Elle s’intéresse aussi aux marginaux et aux identités troubles, photographiant sans jugement des personnages ambigus, en marge des normes sociales. Professeure de Diane Arbus, elle a profondément marqué l’histoire du portrait photographique.
Lee Miller : de la mode au front
Le parcours de Lee Miller illustre à lui seul l’émancipation des femmes par la photographie.
Mannequin célèbre dans les années 20, elle devient photographe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se transforme en correspondante de guerre pour Vogue et couvre le Blitz à Londres, puis la libération de l’Europe. Ses clichés de ruines, de statues brisées et de camps de concentration frappent par leur force. Surtout, elle ose photographier les bourreaux nazis, offrant un regard inédit sur la guerre et ses responsabilités. Par cette approche, Lee Miller rompt avec l’image décorative de la femme et incarne la photographe-soldat, témoin lucide d’un monde en crise.
Lee Miller, Non-Conformist Chapel, London, England. 1940 Photo AMS.
Dora Maar et Claude Cahun : le surréalisme au féminin
Dora Maar, photographe et peintre, proche des surréalistes, mêle poésie et mystère dans ses photomontages. Jeux d’inversions, reflets, déformations : ses images questionnent la réalité et traduisent un univers onirique, parfois inquiétant.
Quant à Claude Cahun, elle pousse encore plus loin la réflexion sur l’identité. Poète, essayiste et photographe, elle explore l’autoportrait comme terrain d’expérimentation. Déguisée, androgyne, multipliée par les miroirs, elle brouille les frontières du masculin et du féminin. Ses œuvres, longtemps méconnues, résonnent aujourd’hui avec les questionnements contemporains sur le genre et la liberté individuelle. En collaboration avec sa compagne Suzanne Malherbe, elle réalise photomontages et mises en scène où l’imaginaire devient un outil de révolte contre les conventions sociales.
Une même modernité, une même liberté
En conclusion, la conférencière souligne combien ces artistes ont incarné à la fois la modernité photographique et la “nouvelle femme” des années 30. Libres, indépendantes, souvent cosmopolites, elles affirment leur place dans un monde en mutation. La photographie leur offre un moyen d’expression inédit, un champ sans tradition où elles peuvent inventer leurs propres règles. Par leur regard, elles ont transformé non seulement l’art, mais aussi la perception du féminin dans la société. Leur héritage se prolonge dans la postérité : de Florence Henri à Vivian Maier, la photographe anonyme redécouverte tardivement, c’est une même quête d’autonomie et de vérité qui traverse leurs œuvres.








