Matisse, d’un Renoir à l’autre
Conférence de Stéphane GuéganVendredi 7 novembre 2025
Au fil d’une conférence dense et passionnée, Stéphane Guégan a invité son audience à parcourir la trajectoire exceptionnelle d’Henri Matisse, en la replaçant dans un dialogue avec l’univers de Jean Renoir. S’appuyant sur La Règle du jeu comme prétexte et point d’entrée, il a montré comment ce film, admiré et revu par Matisse à l’été 1939, permettait de comprendre combien l’artiste avait été sensible au bouleversement visuel introduit par le cinéma. Comme l’a rappelé le conférencier en évoquant une photographie emblématique de 1918 – réunissant Auguste Renoir, Matisse et Walter Halvorsen , la filiation entre peinture et cinéma forme une ligne de continuité que Matisse a pleinement assumée. Cet intérêt pour la modernité, pour la mise en scène et pour le mouvement s’est nourri de sa fréquentation régulière des salles obscures et de son admiration pour l’art du montage.
Le début de la conférence a ainsi mis en lumière une idée forte : pour Matisse, travailler revient à orchestrer un « cinéma perpétuel », non pas au sens d’une projection spectaculaire de soi, mais comme une succession d’images mentales, de poses, de variations. Cette notion, qui accompagnera toute sa carrière, s’inscrit dans une existence traversant près d’un siècle, depuis sa naissance en 1869 sous Napoléon III jusqu’à sa mort en 1954. Cette amplitude historique, éclaire la multiplicité des transformations auxquelles Matisse a assisté, du triomphe de la photographie aux débuts du cinéma, des avant-gardes au triomphe de l’abstraction.
Revenant ensuite sur la jeunesse du peintre, la conférence a souligné l’importance de sa formation dans le Nord de la France. Issu d’un milieu modeste, Matisse découvre très tôt le dessin dans des académies régionales où se transmettent encore les enseignements de maîtres tels que Gustave Moreau Il monte ensuite à Paris pour rejoindre l’Académie Julian, et réalise son ambition d’entrer à l’École des beaux-arts. Le rôle de Gustave Moreau occupe ici une place essentielle : maître ouvert, il transmet à Matisse l’idée que la peinture doit être l’expression d’une intériorité et la traduction de sentiments plus que la simple reproduction du réel.
Les premières œuvres de Matisse témoignent d’un peintre encore marqué par Fantin-Latour, Whistler ou Chardin. Marié, père de trois enfants, il peint dans les années 1890 une production intime, attentive aux intérieurs, aux scènes domestiques et aux harmonies délicates. Ses séjours en Bretagne lui permettent de découvrir les effets de lumière chers aux impressionnistes, même s’il demeure alors un peintre sombre et encore prudent dans l’emploi de la couleur. Cependant, un tournant s’amorce avec la découverte de la Méditerranée, de la lumière du Sud et de l’œuvre de Signac. Luxe, calme et volupté (1904) cristallise ce basculement : Matisse y conjugue l’inspiration baudelairienne, l’héritage néo-impressionniste et un sens nouveau des contrastes chromatiques.
Le fauvisme, auquel il contribue dès 1905, suscite scandale et incompréhension. Les critiques se heurtent au choc de couleurs, comme en témoigne La Femme au chapeau, tableau dans lequel Matisse applique les leçons du fauvisme à un portrait de société. Mais dès 1906, conscient des limites de cette voie, il s’en éloigne et cherche une peinture plus solide, plus construite, où la couleur n’est plus seulement un éclat mais un principe d’organisation. Le Bonheur de vivre, tableau ample et imaginaire, illustre cette recherche d’une synthèse entre sensualité, tradition classique et invention moderne.
Dans les années suivantes, Matisse approfondit cette voie en achetant de l’art africain, en fréquentant Picasso, en voyageant en Algérie ou au Maroc. Les commandes du collectionneur Sergueï Chtchoukine dans les années 1910 lui donnent l’occasion de concevoir de grandes compositions comme La Danse ou La Conversation, œuvres où se mêlent souvenirs de Poussin, échos symbolistes et audaces formelles. Stéphane Guégan a insisté sur ce point : loin d’être un peintre détaché de l’histoire de l’art européen, Matisse se situe dans une continuité qu’il renouvelle sans rompre le lien avec la figuration.
Les années niçoises, souvent décriées par l’avant-garde, occupent une large place dans la seconde partie de la conférence. Installé à Nice dans l’entre-deux-guerres, Matisse y développe une peinture de la lumière, de la sensualité, de l’intime. Ses modèles – notamment Zita ou Lydia Delectorskaya – deviennent de véritables partenaires artistiques, et leur présence donne naissance à des compositions où les tissus, les objets, les miroirs et les poses sont minutieusement mis en scène. Une dimension cinématographique marque alors son travail : photographier les étapes, multiplier les essais, faire varier un motif comme un réalisateur découpe son film. Cette pratique donnera naissance aux séries de Thèmes et variations, réalisées dans les années 1930 et commentées par Aragon.
Pendant la guerre, Matisse, installé dans le Sud, poursuit une œuvre vibrante pourtant conçue dans un contexte sombre. Les échanges avec Bonnard, l’illustration de Pasiphaé ou des Fleurs du mal nourrissent une période où le dessin, l’érotisme et la méditation sur l’art prennent une ampleur nouvelle. Après une grave opération en 1940, il fait l’expérience d’une « renaissance » qui le conduit à inventer le papier découpé, solution idéale pour un artiste affaibli mais désireux de fusionner couleur et dessin.
La fin de la conférence a été consacrée aux ultimes chefs-d’œuvre : les papiers découpés inspirés par Tahiti et Harlem, Polynésie, puis surtout la Chapelle du Rosaire de Vence. Matisse y conçoit un véritable art total, mêlant architecture, vitraux, céramiques et chemin de croix. Loin de toute abstraction décorative, il répond aux exigences liturgiques avec une profonde conscience du sacré et de la tradition chrétienne. La Tristesse du roi, autre œuvre testamentaire, condense finalement toute sa vie : les références à Moreau et Delacroix, la lumière du Sud, le rythme des découpages, la poésie de Baudelaire.
Cette traversée, proposée par Stéphane Guégan, montre ainsi un Matisse profondément moderne mais toujours enraciné, nourri à la fois par le musée, la littérature, le cinéma et le modèle vivant. Un artiste qui, tout au long de sa vie, n’a cessé de traduire la réalité en sensations, en images et en variations poétiques.
Pour aller plus loin :
Matisse sans frontières, Stéphane Guégan, Gallimard – Collection livre d’art, 02-10-2025 (lien vers un article sur l’ouvrage)









